LIMBO de Soi Cheang

 

Hong Kong (2021) 
De Soi Cheang.
Avec Ka Tung Lam, Yase Liu, 
Mason Lee

Il y a l'enfer de Dante, puis il y a Limbo et sous ces latitudes aussi, l'espoir n'a plus de raison d'être. Limbo dépeint le Hong Kong des parias et des laissés pour compte, ses bas-fonds et ses ruelles étroites encombrées de détritus, submergées par des pluies torrentielles.

Mais au-delà de ce polar sombre et rondement mené, c'est un combat métaphorique violent entre rédemption et pardon qui se trame, à travers le chemin de croix de Mong To (incroyable Yase Liu) qui tente de se racheter aux yeux d'un flic brisé (Ka Tung Lam) et étouffé par la colère. Et les thématiques sont nombreuses à l'intérieur de cette œuvre (notamment la violence faîte aux femmes).

Limbo est un film de plaies, plaies des corps et plaies des âmes. Même la mégapole de la fastueuse Hong Kong semble éventrée, vomissant ses ordures comme autant misère qu'elle ne peut plus dissimuler. Dans cet enfer visqueux, Soi Cheang arrive à faire surgir de la bonté dans la douleur et de la beauté (photographie en noir et blanc sublime) dans la laideur.


WHY DON'T YOU PLAY IN HELL ?

Japon 2013  
De Sono Sion 
Avec Shinichi Tsutsumi, Jun Kunimura, Fumi Nikaidô

Hirata fondateur des Fuck Bombers, collectif de cinéastes en herbe, rêve de devenir un grand réalisateur. Courant les rues, il filme avec son équipe, tout et n'importe quoi : une bagarre de lycéens, un yakusa blessé dans une ruelle... tout est matière à faire un grand film, selon lui.
 
Alors pourquoi pas une guerre des gangs entre deux chefs yakusas, avec d'un côté Muto (Jun Kunimura) désireux de propulser sa fille Mitsuko (Fumi Nikaidô) comme star du grand écran et Iketagi(Shinichi Tsutsumi), amoureux de celle-ci. Pour Hirata, l'opportunité sanglante (et c'est peu dire) de pouvoir enfin réaliser un film à la hauteur de ses ambitions semble enfin arrivée.
 
 
 
Ce pitch, à priori foutraque, est prétexte à des ambitions bien plus grandes de la part du réalisateur. Car en plus d'être une déclaration passionnée pour le cinéma, Sono Sion évoque à travers ce récit chaotique une réflexion sur l'art et la quête du cinéaste. Un caractère autobiographique punk pour une œuvre déjantée et terriblement aboutie. Gore cartoonesque, plans WTF et épiques pour un jeu de massacre absurde au métadiscours assumé. A voir absolument !



INCANTATION

 Que se passe-t-il lorsque on franchit les frontières de la superstition ?

 
A travers un postulat  insidieux, Kevin Ko nous entraîne dans un film que l'on croirait habité par une entité maléfique. Ce found footage taïwanais, bien qu'imparfait dans sa structure narrative, arrive pourtant à ses fins, à savoir : hanter les spectateurs voyeurs que nous sommes à travers une diégèse envoûtante. Le film fournit alors une expérience cinématographique, certes parfois bancale, mais néanmoins éprouvante et efficace, qui nous confronte à ce que l'ésotérisme asiatique a de plus de terrifiant. 

En introduisant bouddhisme primal et traditions païennes dans un monde moderne pétrit d'incrédulité et de cynisme, le réalisateur fait mouche. L'originalité tient également dans le fait qu'il nous présente un folklore pour le moins original, ici pas de fantômes type Sadako ou autres entités aux cheveux gras.  Malgré quelques écarts de mise en scène, non ce n'est pas un fond de footage authentique (présence de champs contre champs, pas de vue subjective permanente), ce format, donne à cette fiction un ton réaliste particulièrement malaisant. Allant jusqu'à secouer violemment notre empathie. 

L'apothéose étant, non pas non seulement, dans le climax final, que l'accélération du récit et une plongée dans un ésotérisme des plus perturbants.

Plus qu'un film... une expérience.

The Strangers

The Strangers
Corée du Sud (2016)
De Na Hong-jin 
Avec Kwak Do-Won, Hwang Jeong-min, 
Chun Woo-hee














Résumé : La vie d’un village coréen est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués, qui frappe au hasard la petite communauté rurale. La présence, récente, d’un vieil étranger qui vit en ermite dans les bois attise rumeurs et superstitions. Face à l’incompétence de la police pour trouver l’assassin ou une explication sensée, certains villageois demandent l’aide d’un chaman. Pour Jong-gu aussi , un policier dont la famille est directement menacée, il est de plus en plus évident que ces crimes ont un fondement surnaturel…



Analyse du film : le mal est parmi nous, le mal est en nous.

Après les excellents The Chaser et The Murderer, Na Hong-jin s'attaque au genre fantastique et signe une fresque des plus perturbantes. D'une intelligence rare, The Strangers subjugue sur beaucoup de points : formels, narratifs, visuels... mais plus encore, il bouleverse l'esprit autant que la rétine. Métaphore politique, ambiguïté, révélations contradictoires quasi permanentes, ce film est un superbe exercice de manipulation, dont les nombreuses interprétations ne cessent de se renvoyer la balle. 



Attention spoilers ! 

Le Mal existe, le Diable non (ou peut-être) 

Ici point de manichéisme confortable et rassurant, pas de bons ou de méchants clairement définis. Tous les protagonistes sont contraints à une altérité douloureuse qui œuvre à dévoiler la nature belliqueuse de l'Homme.
Dans cet univers biaisé, nous assistons impuissant au triomphe du mal à travers les nombreuses formes qu'il peut revêtir. Que ce soit celles de la xénophobie, le charlatanisme (le spectacle désopilant du Chaman), ou encore l'ignorance, la bêtise et les colportages, transposés sur la personne de l'ermite.

A propos de l'ermite :

Figure iconoclaste et terriblement ambigüe, l'étranger fonctionne tel un miroir pour les villageois, renvoyant la haine et le désespoir qu'il est supposé incarner. Est-il le Diable ? Seulement au regard du prêtre puisque conditionné par sa foi et ses à priori. 

Le mystère des photographies

Outil habile du fantastique, la photo fixe les spectres de notre imagination.  Ici les nombreux clichés ne sont que les résidus argentiques du misérabilisme de la condition humaine. Un clin d’œil du réalisateur, qui souhaite par cette mise en abyme, immortaliser notre propre sidération. 

Et vous qu'en pensez-vous ?

LE NEO WU XIA PIAN


Petite anthologie du Wu Xia Pian Fantasy à l’attention des néophytes et des passionnés. 


Après un premier essai publié sur ce blog en 2013, retour sur le wu xia pian fantasy [1].

Autopsie d’un sous genre mésestimé.

Epéistes volants, eunuques tyranniques et magiciennes envoûtantes… le wu xia pian fantasy émerveille autant qu’il déstabilise. Ses ingrédients insolites se fondent dans des décors baroques aux costumes chatoyants et les filtres des caméras repeignent d’une poésie ingénue les couleurs du temps. Les combats en apesanteur défient les lois de la physique et le découpage épileptique des séquences étourdissent la rétine.

Mais quels sont les secrets du wu xia pian fantasy ?

Tout comme son homologue traditionnel, il prend pour cadre une Chine médiévale plus ou moins fantasmée et puise dans la source intarissable de ses légendes locales. Comprendre le wu xia pian revient donc à le comparer à son homologue occidental "l’héroic-fantasy", comme les mythes arthuriens, les récits homériques de Robert E. Howard ou l’univers particulièrement riche de JRR Tolkien. Bref, quand la nature humaine se rêve et que le surnaturel croise le spirituel dans l’opposition éternelle entre le Bien et le Mal.

Le wu xia pian suscite l’intérêt du public depuis les débuts de l’industrie du cinéma asiatique et particulièrement à Hong Kong, dont l’indépendance et la particularité culturelle autorisaient tous les excès. Il faut pour cela comprendre une population qui, après avoir longtemps vécu sous un régime féodal, dût s’exiler brutalement de ses campagnes. Après la seconde guerre mondiale, l’archipel libéré de l’envahisseur nippon, retourne sous le drapeau Britannique et se verra frappé par une urbanisation rapide ainsi qu’une migration importante de la population chinoise. La nature et la forêt ayant toujours été source de mystères et de vénérations, les hongkongais désormais confinés dans les villes et privés de cette stimulation onirique, développeront un sentiment de nostalgie que seuls les films d'aventures, wu xia pian en tête, parviendront à combler. Très vite, le genre deviendra le fer de lance de l’industrie cinématographique hongkongaise et les effets spéciaux, dont l’archaïsme suscite un émerveillement naïf, mettront en avant l’étonnante vitalité des productions locales. Car il ne faut pas oublier que le wu xia pian hongkongais est autant un patrimoine culturel qu’une réponse à un besoin de cinéma identitaire face à un voisin chinois formaté et menaçant.

Mais de quel wu xia pian parle-t-on ? 

Si le wu xia pian est par essence fantastique avec, entre autre, ces héros capables de "voler", il est important de distinguer le monde de la fantaisie de celui de la chevalerie et donc ne pas confondre magie et transposition cinématographique de ce que l’on nomme dans les arts martiaux chinois, le "qinggang", c'est-à-dire : l’art du saut. Poétiquement appelé kung fu de la légèreté, cette capacité décrite dans de nombreux récits, consiste à sublimer les figures légendaires d’un patrimoine historique afin de les inscrire durablement en tant que mythes. Les chevaliers du wu xia pian,
 n’avaient donc rien de guerriers surnaturels.

Par ailleurs, des réalisateurs renommés tels que  Chang Cheh [2] et King Hu [3], se voulaient plus terre à terre. Le premier avait une approche violente et réaliste du genre, tandis que le second, véritable figure tutélaire du roman chevaleresque, en maitrisait parfaitement les codes zen et le classicisme littéraire.

Puisque l’héroic-fantasy est donc le royaume du merveilleux, il n’est pas étonnant d’y croiser des créatures extraordinaires issues du folklore chinois (les femmes serpents dans Green Snake, le roi singe et son panthéon de créatures fantastiques dans A Chinese Odyssey). Et la frontière est mince entre le wu xia pian fantasy et son cousin la "Ghost Kung Fu Comédie" qui mélange kung fu et fantastique sur fond de comédie cantonaise (l'exorciste Chinois). Il serait même tentant de raccrocher à son wagon l’envoûtante trilogie des Histoires de Fantômes Chinois qui possède une imagerie similaire, mais qui, de part son esthétique romanesque, se rattache bien au film de sabre. Ce spectacle merveilleux précédant de 3 ans le premier Swordsman, est un condensé de romances, de folklores et de traditions (opéra chinois) où les histoires d’amour impossibles s’exorcisent à travers ballets aériens et duels cathartiques.
Au fil des années, les chevaliers du wu xia pian vont à leur tour s’émanciper dans le surnaturel. Ainsi les performances martiales deviendront des pouvoirs soumettant la matière et les lois de la gravité. Néanmoins ceux-ci demeureront toujours le fruit d’un apprentissage en ce qui concerne les humains (comme le jeune Mokei dans Evil Cult).



L’étincelle avant la révolution


Cherchant à sublimer voir repenser les codes stylistiques et thématiques du genre, certains réalisateurs commencent à expérimenter des formes plus audacieuses. Ainsi, Duel to the death de Ching Siu-tung, fut particulièrement marquant, puisqu’outre exalter cinématographiquement parlant la notion de qinggang dans un délire chorégraphique épique et poétique, le réalisateur adopte un discours particulièrement audacieux pour l’époque, dénonçant la vacuité des idéaux chevaleresques corrompus par les relents nationalistes Une seconde salve sera tirée peu de temps après avec Zu, les guerriers de la montagne magique de Tsui Hark, le plus chinois des réalisateurs vietnamiens. Biberonné au cinéma cantonais, son film est un hommage aux productions des années 50, mais surtout une expérimentation visuelle sans pareille. Métissant l’esprit chevaleresque des romans traditionnels, à l’iconographie des contes, il initie le début d’une révolution formelle.


Là où le genre se posait comme contemplatif (notamment dans le cinéma de King-Hu), le wu xia pian moderne ne tolèrera désormais aucun temps mort.

Le neo wu xia pian : redéfinition et (re)naissance d’un genre

1992, Swordsman 2, remake de clan of intrigues de la shaw brothers, officiellement réalisé par Ching Siu-tung mais supervisé par Tsui Hark, ouvre la voie à l’engouement populaire pour le wu xia pian fantastique moderne. Le choc visuel est énorme et le succès au rendez-vous. Dans son sillage de nombreuses productions verront le jour de 92 à 94, c’est l’avènement du neo wu xia pian ! 


Des récits fondés sur le mouvement et la rapidité

Les wu xia pian des années 90 continuent de revisiter les légendes locales, la littérature chinoise et les grands classiques du cinéma, tout en y apportant des expérimentations visuelles révolutionnaires : découpage extrêmement rapide des séquences, chorégraphies aux allures de manga live… . Les bases esthétiques (et mêmes scénaristiques) sont définitivement redéfinies et les grands courants philosophiques se revisitent dans un modernisme anarchique et poétique. Le confucianisme par exemple, où la relation maître disciple est parfois joyeusement renversée. Dans le Temple du Lotus rouge de Ringo Lam le jeune Fong Sai-Yuk passe son temps à secourir son maître. Il y a aussi cette tendance à rire du sacré et ses déviances sectaires. Dans Evil cult de Wong Jin,  la none pourfendeuse de freaks, n’est en réalité qu’un être frustré, dont la chasteté, certainement choisie par dépit, se transgresse à travers le seul orgasme qu’elle puisse atteindre, celui de la violence.  Autre exemple avec Green snake de Tsui Hark, où l’intolérance religieuse est ici clairement mise à mal à travers le personnage de Chiu Man Chuk : un moine bouddhiste tiraillé par ses sens et conscient de sa propre imposture.

Mélange des genres et rupture de tons


Ironie, humour, prouesses narratives tournant parfois au délire. Ces ressorts dramatiques ponctués de revirement donnent un aspect serial au neo wu xia pian. Et chaque artisan y va de son expérimentation obsessionnelle voir de sa déstructuration : ambiguïté sexuelle, cadrages biscornus, séquences ultra rythmés, humour trivial… . Désormais les héros masculins pourront être naïfs, roublards, couards, obsédés, voir idiots. Face à eux, des femmes, plus intelligentes, plus belles, parfois cruelles ou héroïques.


La part des lionnes

Si les femmes étaient déjà à l’honneur dans les wu xia pian d’antan (Chang Pei Pei en fut longtemps l’égérie) elles seront désormais un des ressorts principaux du genre. Leur sensualité naturelle revêtant dans ce contexte un atout quasi surnaturel. Qu’elles soient déesses, fantômes, dominatrices matriarcales, ou guerrières androgyne, elles traversent l’écran à travers soies et aciers de leurs charmes envoûtants. Cet intérêt tant narratif qu’esthétique, pouvant même aller jusqu’à la dérive saphique, comme ce duel entre Lin Chin Hsia [4] et Maggie Cheung, dans l’Auberge du Dragon, où l’une sortant de son bain déshabille l’autre pour se couvrir.

Bien qu'exploitant des trames souvent similaires (vengeances, rébellions), le neo wu xia pian sait aussi se galvaniser de discours libertaires. Ainsi l’Auberge du Dragon s’agrémente d’une délectable parabole politique et stylistique. L’auberge (assimilée à Hong Kong et représentée par Maggie Cheung) fait ici figure de poste frontière entre la Chine totalitaire (l’eunuque et ses troupes) et Taïwan l’île rebelle (incarnée par Lin Chin Hsia). En outre, la dichotomie entre Maggie Cheung et Lin Chin Hsia, met en exergue deux conceptions du wu xia pian. L’une étant le contrepoint moderne et insolent des figures traditionnelles incarnées par la seconde



1995, la fin de l’euphorie


La rétrocession à la Chine étant désormais inéluctable, le cinéma hongkongais, comme conscient de sa finitude, remise peu à peu son audace au placard. Sombre augure des années à venir, les héros ne volent plus, mais tombent. De cette courte anthologie du neo wu xia pian, The Blade de Tsui Hark, marquera l’apogée, un regard lucide sur la fin de l’innocence et de l’insouciance au sein de l’industrie cinématographique cantonaise. Le rêve est brisé comme l’épée de son héros.

Surviendront de cette fusion avec le Continent, pléthores de tentatives désincarnées, incapable de ressusciter le genre. A l’image de ces films en costumes opulents, souvent impersonnels, plus attachés à montrer les capacités financières (figurants par millier, propagande nationaliste) de leurs producteurs, qu’une véritable vision artistique. Les effets spéciaux numériques souvent omniprésents sont  maladroits, voir dégueulasses, quant aux chorégraphies, celles-ci ne font même plus illusions, enfonçant le spectateur dans un ennui abyssal. Heureusement de belles exceptions arrivent à s’extirper de ce charnier cinématographique, annonçant peut-être à travers le travail et l’amour de solides puristes cette énième renaissance tant attendue.





Filmographie non exhaustive :

-    Jiang-Hu (The Bride with white hair)  (1993) de Ronny Yu
-    Jiang-Hu 2 (1993) de David Wu
-    A Chinese odyssey (1995) de Jeff Lau
-    Le temple du lotus rouge (1994) de Ringo Lam
-    The magic crane (1993) de Benny Chan
-    The moon warriors (1992) de Sammo Hung
-    La trilogie swordsman (90-92-93) respectivement realisée par King Hu, Ching Siu-Tung, Raymond Lee
-    L’auberge du Dragon (1992) de Raymond Lee
-    Green Snake (1993) de Tsui Hark
-    Evil Cult (1993) de Wong Jin et Sammo Hung
-    Duel to the death (1983) de Ching Siu-tung
-    Zu, les guerriers de la montagne magique (1983) de Tsui Hark
-    The Blade (1995) de Tsui Hark
-    Flying Dagger (1993) de Chu Yen-Ping
-    Butterfly and sword (1993) de Michael Mak
-    La succession par l’épée (1992) d’Eric Tsang
-    Le poison et l’épée (1993) de Poon Man Kit
-    Deadly melody (1994) de Mg Min Kan
-    Eagle shooting heroes  (1993) de Jeffrey Lau


[1] Le wu xia pian pourrait se traduire ainsi : wu (martial), xia (chevalier errant) et pian (film)
[2] Chang Cheh, incontournable réalisateur hongkongais des studios de la Shaw Brothers à qui l’on doit entre autre le cultissime « one armed swordsman » alias « un seul bras les tua tous ».
[3] King Hu, en fin lettré confère au wu xia pian une certaine rigueur historique et apportera au genre une dimension aussi spirituelle que romanesque. Esthète et perfectionniste, il s’exilera à Taïwan, afin de bénéficier d’une plus grande liberté artistique pour la direction de ses œuvres.
 [4] Actrice Taïwanaise, également connue sous le nom de Brigitte Lin. Sans doute le visage le plus célèbre des wu xia pian des années 80 et 90.

Jiang-Hu
Conte magnifique et soigné qui ferait presque figure d’exception dans le paysage anarchique et formaté du neo wu xia pian. Le film de Ronny se veut fastueux et maîtrisé. Plus mûr, moins cabochard, il éclaire à l’intimité d’une bougie cette romance tragique.

Le poison et l’épée
Un jeune guerrier insouciant, des femmes qui se disputent son amour, l’une maitrisant l’art de l’épée, l’autre celui du poison. Poon Man Kit réalise à travers ce triangle amoureux un wu xia pian fantaisiste et inclassable. Entre poésie et humour gras, fulgurance barbare et tragédie.

The magic crane
Outre le plaisir de retrouver des vétérans du genre (Norman Chu et Damian Lau). Benny Chan épouse totalement son histoire, alliant lyrisme et scènes d’actions spectaculaires (le duel musical).

Deadly melody

Dans le pur esprit des productions des années 90, le film de Mg Min Kan laisse peu de place à la bienséance et au réalisme. Une lyre magique aux pouvoirs destructeurs (les corps explosent sous les mélopées de l’instrument) est l’enjeu d’une guerre entre différentes écoles d'arts martiaux.  Trahisons et embuscades s’enchaînent à un rythme soutenu, accompagnées comme toujours d’une belle photographie.



Butterfly and SwordUne cause juste (un trio contre un despote) dont la mission se voit compromise par des amours contrariés. De la pure tragédie épique, habitée d’une belle énergie. Les chorégraphies supervisées par Ching Siu Tung sont inventives, souvent violentes et les personnages charismatiques à souhait (Tony Leung, Michelle Yeoh, Joey Wong, Donnie Yen… pour ne citer qu’eux).



The Moon WarriorsUn très beau Neo Wu Xia Pian emmené par Sammo Hung, qui s’avère, en plus d’être un chorégraphe exceptionnel, un réalisateur romantique et efficace. Un peu de magie (Andy Lau combat avec un orque), voir même de naïveté. Ce qui n’empêchera pas le film de se conclure dans une apothéose sanglante.
Eagle shooting heroes
Tout ce qui compose le genre est ici passé à la moulinette de l’improbable humour cantonais. Les acteurs (par ailleurs figures de proues romanesques du wu xia pian des années 90) se prêtent au jeu de cette parodie sous acides.

Légendes chinoises et Arts Martiaux

Si le kung fu m'était conté…

Jusqu'au milieu des années 90, le cinéma asiatique (Hong Kong en tête) nous a gratifié d'une déferlante de films survoltés et atypiques, de véritables OFNI en marge de tout ce que la production actuelle pouvait offrir, avec la volonté de se réapproprier les grands classiques et une furieuse envie de réinventer le genre du Wu Xia Pian.

A la poésie des contes du sabre, s'associe la fougue de récits faussement naïfs, au charme intemporel, baignant dans une atmosphère enchanteresse, où le kung fu est à la fois métaphore amoureuse, tragédie sociale ou fraternelle. Où la folie de la forme et du fond prennent le pas sur les grands classiques du roman chevaleresque chinois, osant mélanger les tons, passer de l'humour au larmes, de la contemplation à la frénésie. Faisant fi de tout soucis de réalisme et de conventions au profit du merveilleux et de l'expérimentation d'une liberté retrouvée.


Le cinéma de Hong Kong puise dans sa culture populaire : Opéra, Wu Xia Pian et Kung Fu Pian, tout en y mêlant certaines influences occidentales. De la tragédie shakespearienne, au vaudeville amoureux sur fond de magie et de prouesses martiales, c'est là l'inclassable magie du cinéma HK.


Wu Xia Pian et du Kung Fu Pian.
Cette vague de renouveau a été amorcée en 1979 par Tsui Hark avec Butterfly Murders, le "donjons et dragons chinois", où dans une forteresse assiégée par des papillons meurtriers, s'affrontent sur fond de whodunit, guerriers invincibles et amazones létales, le tout agrémenté de prises de vue improbables et percutantes.
Nul doute que Tsui Hark est l'inventeur du film d'action moderne made in HK. La deuxième salve fut ensuite tirée avec le cultissime et avant-gardiste Duel to death de Ching Siu-Tung qui révolutionne le genre du Wu Xia Pian avec des combats surréalistes, explosifs et virevoltants. Le film de Ching Siu-Tung est un condensé d'excentricités, mais comme son homologue Tsui Hark, il adopte un ton plus pessimiste et anti héroïque, laissant de côté la surcharge manichéenne et les excès de patriotisme des pellicules chinoises de l'époque.

Les deux hommes ont par la suite collaboré et sont responsables d'œuvres majeurs concernant la renaissance des genres. Tsui Hark en tant que producteur et Ching Siu-Tung en tant que réalisateur sur Histoire de Fantômes Chinois. Ce succès adapté du folklore littéraire chinois surviendra quelques années après l'échec commercial de Tsui Hark dans sa tentative de modernisation de l'héroic-fantasy à la chinoise avec Zu, les guerriers de la montagne magique.

Tsui Hark et Ching Siu-Tung font partie des instigateurs de la révolte visuelle du cinéma asiatique. Révolution qui verra son apogée dans les années 90, avec des étendards tels que : Il était une fois en Chine, L'auberge du Dragon, Le temple du Lotus rouge, the lovers, Blade of fury, le poison et l'épée, The magic crane, la trilogie Swordman et bien d'autres. Ces deux là, issus de la télévision Hongkongaise qui a l'époque offrait une liberté presque totale à ses metteurs en scène, ont ouvert la valve créatrice à toute une génération d’auteurs. Tsui Hark ira même jusqu'à créer sa propre société de production : la Film Workshop qui révéla des cinéastes majeurs de l'ex-colonie britannique comme John Woo, Ringo Lam, Yuen Woo-ping.


Cette effervescence sera naturellement réinjectée au grand écran avec la volonté de jouer avec les codes et les genres prédéfinis pour mieux les éclater en y insufflant bien souvent un réalisme social sous-jacent, saupoudré pour certains d'un humour potache typique de l’ancienne colonie britannique, le célèbre humour cantonnais (réservé aux seuls initiés !).

Ces auteurs, dont certains issus de la nouvelle vague, vont tour à tour se réapproprier les codes de l'industrie HK (polar, wu xia, kung fu, ghost movie...) et les mener à leur apogée au sein d’un cinéma libre et novateur. La mise en scène se veut inventive et nerveuse, proche de l'action et de ses personnages. Certains iront même jusqu'à qualifier cette nouvelle vague de néo Wu Xia Pian et néo Kung Fu Pian (tout comme le néo polar HK des années 80 et 90). Si bien que l'industrie cinématographique de HK deviendra durant ces années un joyeux melting-pot de tous les genres.

Emblématique de cette frénésie cinématographique (et notamment visuelle), les films d'heroic-fantasy et le Wu Xia Pian qui donnent sans complexes dans la surenchère, les héros possèdent des capacités martiales quasi surnaturelles (le pouvoir de voler…), les intrigues sont de plus en plus folles et décousues (dynasties obscures, eunuques conspirateurs, trahisons, faux semblants et triangles amoureux). Le rythme est trépidant, zooms rapides, visages en gros plan, travelling accéléré sur les sabres, longue focale, montage cut, contre plongées, bruitages folkloriques. Le tout dans des décors traditionnels réalistes et surréalistes à la fois.


Parfois même le Wu Xia Pian, se permet d'autres audaces stylistiques plus sensuelles et d'une beauté intemporelle : le duel saphique entre Maggie Cheung et Lin Ching-Hsia (Brigitte Lin) dans l'auberge du Dragon, la sensualité féérique de Green Snake. Et surtout une galerie de personnages hauts en couleurs, des propos poétiques et métaphoriques largement mis en valeur par des combats d’anthologie tous plus irréels

les uns que les autres. Tsui Hark, essentiellement lui, aura ouvert bien des voies et amorcé bien des renouveaux, notamment en dépoussiérant le kung fu pian via le célèbre Wong Fei Hong, avec les génialissimes "Il était une fois en Chine". Délires visuelles, chorégraphies improbables sur fond d'une Chine du 19ème siècle tiraillée entre tradition et modernité. De ce héros du peuple, Tsui Hark en fait un surhomme aux sentiments humains, infaillible en tant qu'artiste martiale, mais imparfait et maladroit en tant qu'homme (il faut voir le triangle amoureux dont le jeune maître est incapable de se sortir).

Vers le milieu des années 90, les sujets deviennent plus sombres, la mise en scène se veut plus réaliste, mettant en abyme le pessimisme ambiant au sein de Hong Kong à quelques années de sa rétrocession à la Chine. Tsui Hark notamment traduira cette angoisse dans une apogée formelle et thématique au cinéma de genre avec The Blade.

Curieusement ce fut le très beau et réussi Tigre et Dragon de Ang Lee qui enterra les velléités loufoques du genre. Affichant un classicisme trop léché et une distance malvenue avec le public asiatique. Avec le recul, on peut aisément avancer que Tigre et Dragon, a plus été pensé pour plaire aux occidentaux et aux différents festivals. Ce recul et cette volonté de se couper du genre était peut être due à une maladresse, un exercice intellectuel incompris de la part de Ang Lee, comme en témoigne cette scène éloquente où dans une auberge Zhang Ziyi corrige et ridiculise un florilège d'adversaires représentant la vieille école. Par delà l'expansion féminine légitime, cela sonnait également comme une scène d'adieux au cinéma kung fu d'antan. Par la suite les productions asiatiques, chapeauté par la Chine, décidèrent de surfer sur son succès et à l'instar de l'art contemporain prirent la mauvaise habitude "d'élitiser" leurs films.


C'est ainsi que débuta une vague insipide au sein du genre (Wu Ji, la Cité interdite, le secret des poignards volants). A partir des années 2000, le genre du Wu Xia Pian n'est plus un film de guerrier, mais un film de lettré, où la calligraphie supplante à l'épée, mais dont le ton et le style trop solennel et calculé lui enlève tout ce qui faisait son charme. Il faut se rendre à l'évidence, les flamboyantes productions de ces dix dernières années, avec leurs apparats aseptisés, leurs plans aériens et leurs ralentis tape à l'œil, font pâles figures devant ce que nous avons pu connaître. Désir de grandeur, de fastes (Hero, Fearless, la Cité interdite...), à l'image d'une Chine qui affiche sa réussite économique et désireuse de s'acheter une légitimité cinématographique après plusieurs décennies des débordements de sa péninsule rebelle.
Tout cela entraînera la mort du genre Wu Xia, la mort des genres (le néo polar, le kung fu pian), une mort due à des excès ce grandiloquence, des effets numériques mal appropriés et surtout l'absence de cette poésie naïve et archaïque qui faisait cohabiter l'œil et l'imaginaire.

Aujourd'hui Tsui hark tente de raviver la flamme (le magnifique Seven Swords), mais on attend toujours sa nouvelle révolution, son dernier métrage Dragon gate, la légende des sabres volants ayant laissé plus d'un dubitatif. Seul Donnie Yen (en producteur et chorégraphe avec Wu Xia et Ip Man) a su maintenir le charme et l'énergie d'une époque pas si lointaine. Croisons les doigts en attendant la prochaine révolution.